Interview – Le Matin du Sahara et du Maghreb – 1986

Ammouri M’Barek, le public connaît largement l’artiste ; mais qui êtes-vous dans le privé?

 

Ammouri M’Barek Je suis originaire de la région de Taroudant où je suis né en 1951. J’ai grandi et fait mes études dans cette petite ville très calme. Je suis célibataire; le mariage n’entrant pas pour le moment dans les perspectives de ma carrière artistique. J’aurais voulu éluder cette question car je vous avoue être un peu mal à l’aise lorsqu’il s’agit de parler de moi ; rien dans ma vie privée n’est assez intéressant pour susciter l’intérêt du public.

« Ousmane », c’est le nom d’une troupe de jeunes chanteurs (dont vous-même) qui avait percé, il y a de nombreuses années. Depuis, elle s’est faite oublier. Pourquoi?

 

C’est en 1975 que s’est constituée la troupe de chant « Ousmane » à Rabat. Au départ, nous étions six jeunes berbères à la fois fiers de nos origines amazighes et soucieux de l’avenir de notre culture. Parmi nous, il y avait Brahim Akhyat, un dynamique jeune homme qui a le sens de 1’organisation et de l’animation ; il nous avait harangués et poussés à nous constituer en troupe de chanson amazighe. La vocation, la motivation et le talent existaient, il fallait en effet concrétiser cette énergie en sortant sur la scène pour rencontrer le public et se faire connaître et reconnaître par lui. Cette époque était marquée par un certain vide culturel au niveau de la musique et de la chanson amazighes ; notre formation prit cette carence comme point de départ. Après cinq années de succès fort mérité cette expérience malheureusement tourne court. Des divergences de vues, des mésententes et des différences ont perturbé la marche de notre troupe et la rupture a fini par se produire en 1979. « Ousmane  » a disparu mais l’esprit « Ousmane » continue et demeure.

Vous vous êtes lancé, depuis pas mal d’années maintenant, dans une carrière artistique solitaire. Ambitionnez-vous de devenir une tète d’affiche de la chanson marocaine ?

L’humilité a toujours été et restera toujours ma devise. Si je me suis effectivement lancé dans une carrière en solo, c’est parce que cela répondait à mes aspirations et à mes conceptions personnelles du travail artistique. Cela ne veut pas dire que j’ai rompu avec la notion de travail collectif. Le jour où j’estimerai avoir trouvé des gens remplissant les conditions requises pour une troupe viable, je me reconvertirai dans ma première voie. Ceci dit, j’espère effectivement apporter quelque chose à la chanson marocaine, d’une manière générale, et à la chanson amazigh surtout, en particulier ; normal : c’est ma vocation première et initiale. Le vedettariat, je n’en fais pas un sacerdoce, au contraire ! C’est pour moi de la prétention et de la mégalomanie. C’est le travail qui fait l’artiste et non l’artiste qui se fait lui-même à coup de publicité. Ma carrière se poursuit positivement et je suis toujours à la recherche de moi-même, à la pointe de l’effort pour m’améliorer et donner quelque chose de valable à ce public qui a apprécié Ammouri M’Barek.

Vous avez toujours chanté en dialecte amazigh et fait l’apologie du « berbérisme » à travers votre musique et vos textes. Quel message oeuvrez-vous à transmettre au grand public ?

Comme je vous l’ai précisé, étant berbère de pure souche, le contenu de mes chansons reflète et traduit mes origines culturelles. Cette culture amazigh, tout le monde le sait, est aussi riche qu’ancienne. Elle a été trop longtemps restée à l’ombre; le temps est venu, je crois, d’en reparler, de l’écrire, de la chanter et de la promouvoir car elle fait partie intégrante du patrimoine culturel marocain. Quand je m’adresse au public, je me « défonce » pour lui sortir quelque chose de pur, de vrai, d’authentique qui lui rappelle en même temps et l’extrême richesse de son patrimoine national et la profondeur de cette part berbère que chacun de nous porte dans son coeur sinon dans son sang. À travers mes chansons, je chante toujours des réalités inhérentes à l’homme amazigh propres à son social ; je chante la couleur et le parfum de la campagne berbère du Sud; je chante les mariages et le labour qui se font différemment chez nous. C’est là aussi, je pense, un message qui transporte l’auditeur ou le public dans un univers aussi proche que méconnu.

Lors du dernier festival de la chanson moderne marocaine, tenu fin 1985 à Mohammédia, vous aviez participé et remporté le troisième prix avec justement une chanson en amazigh, « Gennevilliers », dédiée aux travailleurs immigrés en France. Quelle expérience était-ce pour vous?

D’abord l’idée du festival a été géniale ; ce fut l’occasion pour une légion d’artistes de renouer soit avec le public soit avec leur propre passé. J’en garde un souvenir palpipant et inoubliable car ce fut pour moi une redécouverte. Imaginez jusqu’alors, je chantais uniquement avec de petites formations de quatre ou cinq artistes. À Mohammédia, j’ai pu interpréter « Gennevilliers » avec un orchestre impressionnant d’une trentaine de musiciens ; pour la première fois réellement j’ai senti ma voix, ma musique et mon texte car tout était là pour rendre l’envergure et la profondeur esthétique de ma chanson. Globalement, le festival de la chanson moderne est une initiative à réitérer de manière régulière.

Parlez-nous aussi de votre participation au dernier festival international de la Musique et de la Jeunesse, FM 86, tenu récemment au Palais Badiî à Marrakech.

J’ai participé à la dernière soirée de clôture du festival car cette soirée a été consacrée exclusivement aux artistes marocains. Ce que je peux dire du Festival FM 86, c’est qu’il a permis à la ville de Marrakech de démentir pour une fois le fait qu’elle soit invivable durant l’été ; on a pu vivre, au contraire, comme on dit à 40 degrés et dans la meilleure des ambiances. Ce que je ne peux comprendre, c’est que la participation nationale a été réduite à son strict minimum par rapport à la participation étrangère. Sans doute est-ce une politique d’internationalisation du festival. Mais je ne manque pas de déplorer justement cette dernière soirée qui était retransmise en direct par la télévision à un certain moment, la retransmission a été arrêtée et les artistes qui passaient encore sur scène en pâtirent beaucoup Si c’est voulu, pour des raisons que j’ignore, alors le préjudice est énorme. Les raisons qui me poussent à le croire sont simples alors que j’étais en plein milieu de mon tour, le présentateur est venu m’arracher tout simplement le micro et me remercier ! Le public n’a pas du tout apprécié ce geste.

À propos de public, je pense qu’il a été ta véritable vedette et le vrai artiste et ce festival ; il a été tout simplement sublime ! Autrement, le Festival est une très bonne idée qu’il faudrait reconduire chaque année : c’est très bon pour l’art, pour le tourisme et pour l’animation urbaine de la ville pendant l’été.

La chanson pour vous, qu’est-ce au juste : des satisfactions, des frustrations, un bonheur, un besoin ?

C’est tout d’abord une énorme satisfaction personnelle. Je chante parce que j’en ressens le besoin, ensuite et enfin parce que c’est tout simplement là ma voie. Chanter, pour moi, c’est comme une sorte de nourriture spirituelle indispensable. Cela me permet d’aller vers un public qui est ma raison d’être et mon but dans le travail que je fais. J’estime apporter quelque chose d’agréable et d’utile a ce public dans la mesure où il se donne la peine de venir me voir chanter sur scène ou dans la mesure où il achète les enregistrements de mes chansons.

Être chanteur et vedette, ça rapporte de l’argent ?

Pour moi non. Pour d’autres sûrement. Tout dépend du genre de musique et de chanson dans laquelle on a choisi de faire carrière Par exemple, le caractère purement commercial, ça oui, ça rapporte de l’argent. Mais il faut avoir un esprit et une mentalité commerciaux pour réussir dans cette sorte d’art, si j’ose appeler cela art. Ça fait tout au plus se trémousser les gens et ça fait remplir les poches des mercantis ; ainsi l’artiste se transforme en fait en un marchand de rythme. Dans la conception que j’ai de l’art et de la chanson, il n’y a pas de place pour ce genre de considérations financières parce que je chante tout simplement du fond de mes tripes. Le fric, ce n’est pas pour moi en premier lieu. S’il vient par la suite, tant mieux, mais je n’en fais pas un objectif au départ.

Vos projets pour l’immédiat ?

Le 28 juillet, je participe au festival international de la chanson qui se tient à Tétouan et en novembre prochain, je participerai à la deuxième édition du festival de la chanson moderne marocaine qui aura lieu aussi à Tétouan. J’ai préparé un nouveau répertoire et je souhaite rester au niveau où le public m’a toujours trouvé et apprécié.

Le matin du Sahara et du Maghreb, 3 août 1986

Interview réalisée par Hassan EL ARCH

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