Interview journal Al Maghrib – 1980

Une première question, Ammori M’Barek, concerne les thèmes que tu abordes dans tes chansons, thèmes qui ne laissent visiblement pas indifférents les spectateurs. Quels sont-ils et comment les choisis-tu ?

Nous avons plusieurs paroliers dont le poète berbère Mohamed Mustaoui qui a publié deux recueils de poésies intitulés « les chaînes ». En lait, plusieurs sujets sont traités en fonction de critères différents : l’actualité par exemple. Dans une chanson, je parle de la dépendance des pays pauvres, et cela tombe bien avec l’anniversaire du Sommet de Bandoeng. Je fais état des divergences et de la violence dans le monde, de la main mise des deux puissances que l’on compare à deux vieillards acariâtres et possessifs. Nous sommes bien sûr sensibles à l’actualité mais il n’y a pas que cela. Nous avons un patrimoine artistique très riche au Maroc, nous sentons la nécessité de redonner un souffle à ce patrimoine artistique menacé de disparaître. La raison d’être d’un peuple, c’est s6n patrimoine artistique qui fait sa richesse et définit son être. Privé de celui-ci, c’est comme un arbre sans racines.

Prenez la langue berbère qui, comme vous le savez, est transmise oralement. Il y a actuellement des tas de mots et de syllogismes qui disparaissent, que les jeunes oublient, le mot d’Anrar par exemple qui est le lieu de culture, le mot Tablat… Nous essayons dans nos chansons de réhabiliter ces mots que les mémoires oublient peu a. peu.

Les thèmes que nous chantons sont variables, nous nous faisons parfois les porte-parole d’un groupe, nous parlons des problèmes des immigrés. Notre région est une région pauvre, beaucoup d’immigrés ont quitté leurs terres pour aller ailleurs en Europe ou même en ville où les conditions de vie sont à peu près les mêmes : l’usine, la chambre minuscule, la solitude, le déracinement, l’angoisse…

Comment te situes-tu dans la chanson marocaine ?

En fait, nous ne nous situons pas encore, nous nous cherchons. Nous vivons une transition et nous tentons d’apporter quelque chose de neuf à l’ancien répertoire. Personnellement, je n’ai jamais fais de solfège ni de conservatoire, à peine quelques accords de guitare. Je suis un autodidacte.

L’introduction du violon et la flûte a bec rappelle des sources asiatiques et on peut se demander comment êtes-vous venu à ce type de musique ?

J’ai quitté le groupe Ousmane pour réaliser des créations musicales. J’ai cherché des musiciens qui connaissaient le solfège et aujourd’hui sur le plan de l’exécution, je n’ai pas de problèmes. Les musiciens ont une très bonne oreille musicale, ils ont étudié la musique et il suffit que je leur chante l’air que je veux.

Peut-on parler de vous et de votre enfance ?

J’ai quitté mon petit patelin, Irguid, à 17 km de Taroudant, pour aller dans un orphelinat dès l’âge de huit ans. Dans cet orphelinat de Taroudant, j’ai eu la chance de pouvoir y développer ma voix de chanter en chorale chez les religieux, les Franciscains de Marie. Déjà chez moi, quand je gardais le bétail, j’adorais chanter. On m’appelais « Anadam », c’est-à-dire le Chansonnier. J’ai très vite développé une sensibilité musicale, j’ai participé à des récitals avec des groupes qui s’étaient déjà fait une réputation régionale.

À Rabat, nous avons constitué avec des amis un groupe, en 1975, le groupe Ousmane, qui a duré deux ans. Nous avons enregistré un trente-trois tours, deux quarante-cinq tours, deux passages à l’9lvmpia de Paris, puis au Palais des beaux-arts à Bruxelles, au Palais d’Hivers de Lyon. Nous avons été comme pour beaucoup de naïfs, rackettés en cours de route. Nous avons signé avec un Français, Jacques Quintar, un contrat d’enregistrement d’un 33 tours, qui a été enregistré sans que nous soyons payés, mais cela fait partie des aléas du métier.

Quelles ont été Les réactions du public notamment en Europe ?

Le public n’était pas seulement composé d’immigrés, mais aussi d’Européens attirés par la curiosité. Des spectateurs nous ont demandé pourquoi nous ne chantions pas en arabe. Un spectateur berbère a répondu en coulisse pour nous : « Cela fait plus de vingt ans que nous attendons ce moment. Pensez donc se reproduire dans une grande salle, dans une capitale européenne ! »

Comment vivent les artistes au Maroc ?

Beaucoup de difficultés pour vivre décemment et honnêtement. Non, décidément, l’art ne fait pas vivre au Maroc. Pourquoi ? Le marché n’est pas structuré, les cassettes pirates sont reproduites sur-le-champ et vendues le jour même, à moitié prix. Pas de studio d’enregistrement qui mérite ce nom, Les sociétés sont en crise, elles n’investissent pas et pour cause. Les cassettes locales coûtent 15 Dh l’unité, la cassette pirate 4 Dh, vous comprenez pourquoi les pirates pullulent. La nature du phénomène est difficile à cerner, et l’État, nous en sommes bien conscients, nous les victimes, peut difficilement agir sur ce phénomène.

Bon, les droits d’auteur… oui on encaisse bien les droits de timbre mais pour protéger les droits de l’artiste, nous n’en sommes pas encore là. Nous avons bien adressé une requête aux services du Premier Ministre pour interdire les reproductions. La requête suit son cours. Oui, nous sommes désabusés, d’autant plus que le show-business n’existe pas au Maroc, les récitals que nous donnons sont très peu suffisants.

Il reste cependant que le groupe doit faire beaucoup d’efforts au niveau de l’expression corporelle par exemple…

Nous sommes conscients de toutes ces faiblesses. Mais c’est un problème général qu’il faut intégrer dans un ensemble. Nous n’avons pas de professeurs d’expression corporelle, pas de centre de danses. Même l’homogénéité des groupes n’est pas parfaite. Problème des costumes… Que voulez-vous, nous avons tant de problèmes même au niveau du regroupement des artistes, les chanteurs sont à Casa, d’autres à Rabat, et le manque de moyens financiers font que nous ne pouvons même pas nous réunir. Ajoutez à cela tous les complexes culturels que nous traînons.

J’ai été frappée par le comportement du public marocain. À la fois très sympathique et bon enfant, mais assez gênant dans ses manifestations. Qu’en pensez-vous ?

Je crois que le public confond de temps en temps les genres. Oui, les happenings à la manière américaine, c’est sympathique, le public se mélange aux artistes, mais on empêche les spectateurs d’écouter, d’apprécier. Vous savez, sur scène, on donne le meilleur de soi, on chante avec son coeur, ses entrailles, je n’ai pas choisi de faire de la musique de boite de nuit ou de cabarets. Je chante ce que aime, des thèmes sérieux. Mais le public lui, ne fait pas de différence, il applaudit quand il ne faut pas, chahute, gène considérablement la concentration.

Que pensez-vous de la chanson berbère algérienne ?

Cette chanson a bien percé et je suis heureux pour eux. Mais il faut dire que mes « collègues » ont évolué dans un milieu artistique européen où ils ont beaucoup appris. Un seul reproche : c’est d’avoir justement trop européanisé la chanson berbère. Certaines musiques ressemblent à celle des Pink Floyd, cela n’a pas de sel et pose le problème de l’authenticité. Je veux adapter la musique traditionnelle mais non pas m’en évader totalement.

Almagrib, 8 mai 1980.

Interview réalisée par Farida Moha, Aziz El Aïd El Othmani, Mohamed Bahri et Antar Drissi

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